RÉCIT :
LES INDÉPENDANTS ET LE BIEN-ÊTRE AU TRAVAIL

Karim…

À l’allure d’un zombie. Il s’approche du volet de la devanture de son magasin. En fouillant ses poches à la recherche des clés, il a du mal à retenir ses bâillements. La nuit a été courte, il l’a passée dans sa voiture. Pas le temps de rentrer chez lui. Entre l’exercice de compta, l’inventaire et la commande auprès de ses fournisseurs, il n’a pas trouvé le moment. La livraison de produits indispensables pour faire tourner la boutique devait se faire tôt afin d’éviter le trafic bruxellois congestionné à l’heure de pointe matinale. Il n’a pas vu passer la nuit.

Tenté par une aventure en tant que yuppie dans les années 1990, il a déchanté lorsque racisme et xénophobie empêchèrent sa carrière de décoller. Il décida alors, dans les années 2000, de se reconvertir en ouvrant son propre commerce, un snack-sandwicherie près de Madou.

 

Aujourd’hui, il est épuisé. Ses dernières vacances remontent à il y a plus de 10 ans. Des vacances presque forcées, contraintes par un chantier de désamiantage qui vida la tour de ses employés mais également la sandwicherie de ses clients. L’urbanisme ne tient vraisemblablement pas suffisamment compte de l’impact des travaux sur les commerçants.

 

La transition entre les deux métiers n’a pas été difficile pour lui, son père était marchand de tissus et il avait l’habitude de filer un coup de main en boutique. Mais contrairement à autrefois, il a aujourd’hui le sentiment que le métier de commerçant n’est plus social et que la solitude règne. Rentabilité à tout prix sont les maître-mots si on veut vivre décemment, c’est-à-dire manger à sa faim, se loger et s’habiller. Des besoins primaires, en somme, pour préserver sa qualité de vie.

 

De la persévérance, il a fallu en avoir depuis l’ouverture. Le nombre de clients fréquentant les magasins du coin est resté constant malgré l’évolution du quartier mais le loyer, lui n’a fait qu’augmenter, grevant ainsi solidement son chiffre d’affaires. L’apparition de nombreux kébabs a aussi eu un impact important augmentant la concurrence mais diminuant la qualité de l’offre. Dans le monde du commerce, faire référence à la justice est un argument considéré pour les faibles. Paradoxalement, si l’on ne veut pas périr, il faut compter sur l’individualisme car, quand on est indépendant, on ne peut compter que sur soi.

 

Plutôt que de vaines promesses, Karim aurait souhaité un peu d’humilité dans le discours des divers gouvernements qu’il a vus se succéder, manifestement incapables d’éviter l’augmentation des faillites dans un secteur pourtant grand pourvoyeur d’emplois, et surtout de prendre des mesures concrètes de soutient à certains tournants essentiels comme le commerce digital. La crise de 2008 et les attentats ont apporté le coup de massue et les budgets alloués pour améliorer l’attractivité de Bruxelles se sont avérés insuffisants pour permettre le redéploiement de l’économie.
Actuellement dépendant des maigres revenus de son activité, il a le sentiment d’avoir perdu en autonomie. Cette même autonomie qui l’avait conduit à se réorienter.

 

 

Hervé…

À la recherche d’autonomie et dans un souci de s’affranchir de toute contrainte liée au salariat, Hervé s’est lancé comme indépendant en 2009. En dépit de son faible budget, il a réussi tant bien que mal à mettre sur pied sa petite entreprise de catering en gagnant progressivement la confiance des clients.

 

Après le passage à l’euro, c’est au défi du commerce digital qu’il a décidé de s’attaquer. Sans cela, la rude concurrence dans le secteur aurait pu avoir raison des 5 emplois qu’il a pu générer depuis la création de sa boîte. La gestion informatique a toutefois pu également améliorer la gestion et le contact avec ses fournisseurs.

 

Cependant, plusieurs mesures récentes du Gouvernement ont eu un impact négatif sur les affaires. L’adoption de certaines normes l’ont contraint à consentir d’importants investissements fatalement imprévus. Il a alors dû faire preuve d’humilité et admettre que malgré la bonne santé financière de son entreprise, celle-ci n’était pas à l’abri. En tant qu’indépendant, il ne faut pas trop compter sur la notion de justice, sachant que, si les normes sont les mêmes pour tous, il doute que tous les kébabs les respectent à la lettre, faute de contrôle suffisant.

 

Le nombre d’heures il ne les compte plus. Le loyer du magasin sans cesse en augmentation l’a contraint à élargir ses heures d’ouverture pour permettre de rester rentable. La persévérance était nécessaire afin d’éviter tout compromis entre la qualité de ses produits et la rentabilité de son activité mais maintenant il n’en peut plus. Démuni face à la charge de travail, il s’est retranché dans une situation d’isolement qui porte préjudice tant pour la prospérité que pour lui-même. Le temps étant de l’argent, il ne parvient pas à se libérer pour se rendre à l’urbanisme qui le menace désormais de poursuites en raison des travaux qu’il a réalisés pour l’indispensable mise aux normes de ses installations.

 

Depuis 5 ans il ne s’octroie plus de vacances et il ne voit plus son petit Xavier grandir. Les conséquences sur sa qualité de vie se font sentir, son poids faisant yoyo. Il ne rêve désormais que d’une chose, c’est de mettre la clé sous le paillasson pour retrouver un cadre de vie plus zen.

Category
Brèves du comptoir
Tags
récits